Situation de l’Épidémie à Coronavirus en RDC : Des scientifiques s’inquiètent et tirent la sonnette d’alarme (Tribune)

A l’instar des autres nations de par le monde, la République Démocratique du Congo est touchée par la pandémie causée par le Coronavirus, type COVID-19, partie de la ville de Wuhan, en province chinoise de Hubei.

Comme un peu partout dans le monde, le Président de la république s’est adressé à la population congolaise. A cette occasion, il annoncé des mesures permettant au Gouvernement de contenir, sur le plan national, l’épidémie et d’en limiter la propagation à partir des cas confirmés dans la capitale Kinshasa, lesquels ont été, au départ, diagnostiqués sur des personnes en provenance de l’étranger.

Parmi les mesures prises par le Président de la République, on note la désignation du Professeur Jean-Jacques Muyembe, expert virologue, Directeur de l’Institut National de Recherche Biomédicale (INRB), qui a tout récemment conduit la riposte contre l’épidémie d’Ébola en RDC, (au titre de Coordinateur de la Cellule de Riposte).

Dr. David Lupande, Médecin Biologiste, Chercheur et PhD Student basé à Bukavu, au Sud Kivu. Ph. Dr Tiers

Mais, contrairement à ce qui s’est observé dans d’autres pays, l’impulsion attendue du mot du Président de la république traîne à se concrétiser sur le terrain en RDC, alors que l’épidémie poursuit son cours.

Au 24 mars 2020, 45 cas ont été confirmés et trois décès enregistrés, tous dans la ville de Kinshasa, qui compte déjà parmi ces cas confirmés des cas dits “autochtones”, pour désigner les personnes infectées à Kinshasa, sans notion de séjour à l’étranger. Plus loin, le 22 mars, le gouverneur du Haut Katanga a annoncé deux cas positifs, mais dont les résultats en provenance de l’INRB sont revenus plus tard négatifs, exposant au public des messages divergents surs ces cas entre ce gouverneur et le Ministre de la Santé. Mais, toujours est-il que ces personnes ont fait partie d’un vol Kinshasa-Lubumbashi, avec à son bord plus de 75 passagers. Ceci fait augurer de ce que nous craignions tous et que le Président de la république a tenu, par son adresse, à prévenir : la propagation de l’épidémie dans les provinces, à partir de Kinshasa. A défaut de matériels, des sites régionaux de détection du Covid-19 doivent être installés en urgence aux coins à haut potentiel épidémique, dont Kinshasa (INRB le seul opérationnel), Bukavu et Lubumbashi, Kisangani, etc.

En dépit de cette situation, des signaux clairs de prise en main de la situation dans toute sa gravité manquent au niveau du gouvernement, de l’avis de nombreux observateurs. A titre illustratif, ce même 23 mars, quatre parlementaires viennent de signer une déclaration demandant au Président de la république de prendre certaines mesures claires visant à isoler Kinshasa du reste des provinces, en passant entre autres par la déclaration de l’état d’urgence (sanitaire).

À ce stade, l’opinion nationale exprime de vives inquiétudes, notamment sur les questions précises suivantes :

1.Quelle est la mission exacte confiée au Professeur Muyembe par rapport à COVID-19 ?

Alors que le Président de la république a clairement déclaré avoir confié au Professeur Muyembe “la coordination de la cellule de riposte” au COVID-19, une voix discordante s’élève de la part du ministre de la santé, 4 jours plus tard, qui déclare, selon le média Actualite.cd, « Le Président de la République n’a pas dit que le professeur Muyembe prendra la tête de la riposte. Il va prendre l’équipe technique de la riposte. L’équipe technique est constituée de plusieurs commissions et c’est lui qui va coordonner cette commission.

Il y a une commission multisectorielle qui est présidée par le Premier ministre et il y a la commission nationale de coordination qui est présidée par moi-même, donc le Professeur Muyembe va prendre la commission technique et répondra au ministère, à la commission multi-sectorielle qui est présidée par le premier ministre ».

Au vu de cette déclaration du ministre, c’est la confusion qui s’invite dans la tête même du congolais parmi les mieux instruits. D’aucuns se demandent, légitimement, si ce n’est pas une occasion de plus pour la RDC de multiplier des vocabulaires qui, finalement, s’enliseront dans une bureaucratie, sans effets attendus sur le terrain de lutte, alors que l’urgence est vitale.

L’exemple de différents pays affectés avant la Rd Congo démontre que l’enjeu de cette épidémie est à ce point énorme que la riposte appropriée ne peut être que multi sectorielle, sous la conduite responsable du gouvernement. Mais de là multiplier des structures ne conduira qu’à des messages peu clairs à la population et à l’incoordination des actions sur terrain. Au pire des cas, c’est la confusion qui s’installera, en lieux et places de l’efficacité, au détriment des vies des congolais.

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2. À quand une communication coordonnée et quotidienne sur la situation de l’épidémie ?

Alors que pour Ébola le ministère de la Santé publiait au quotidien un bulletin épidémiologique, pour le COVID-19 qui trouve déjà un fonctionnement légué par la riposte contre Ébola (dont tous les animateurs sont encore en place), face à l’actuelle pandémie c’est le seul compte Tweeter du ministre qui sert de source d’information épidémiologique pour le moment. Le contenu même intrigue, dès lors qu’on y trouve juste des annonces de nouveaux cas confirmés et les décès, sans plus. Le manque de détails et l’absence d’un discours appuyé visant à convaincre la population à s’impliquer dans cette riposte laissent les congolais dans leur soif de la bonne information sur l’évolution, le déploiement, les actions urgentes en fonction de la dynamique épidémique, et perspectives à court terme.

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3. Combien de temps faut-il pour commencer concrètement une action jugée urgente par le Président de la République, face à cette pandémie inédite et qui ébranle même les systèmes de santé les mieux équipés au monde (cas de l’Italie, de l’Espagne, de la France, ou des États-Unis) ?

Cette inaction, si elle se poursuit, aura des conséquences plus mortelles à court et long termes en RDC que le virus lui-même. La conscience nationale s’interroge sur ce mutisme et certains parmi les intellectuels veulent donner leur point de vue. Les militaires en blouse blanche qui seront déployés dans cette bataille contre le Covid-19 sont ceux qui ont prêté le serment d’Hippocrate ; ces médecins dont les cris de détresse ne cessent d’être entendus, avec de promesses d’équipement adéquat qui ne se réalisent toujours pas. La lutte étant prioritaire pour sauver la nation en danger, tous les équipements pour leur éviter une contamination par exposition professionnelle doivent leur être garantis (masques FFP2, gants, gel hydro alcoolique, etc.).

Nous joignant aux autres voix qui s’élèvent et par souci de préserver les vies des congolais, nous lançons un vibrant appel au Président Félix Tshisekedi à poser des actes concrets en urgence, notamment :

1.La nomination d’une structure multi sectorielle unique pour la riposte au COVID-19, sous une seule chaîne de commande et de communication, concentrant les ressources sur une action coordonnée ;

2. La nomination formelle des animateurs de cette coordination dont fait partie le Professeur Muyembe et la définition claire du rôle de chacun ;

3. La dotation de cette coordination des moyens conséquents, au regard de l’importance de sa mission ;

4. La désignation du/des membre(s) du gouvernement qui engagera (ront) la responsabilité particulière aux fins de la mission leur confiée (tous les autres membres du gouvernement étant tenus de collaborer avec cette coordination de par leurs attributions respectives) ;

5. Déclarer, en vertu de ses pouvoirs constitutionnels, l’état d’urgence sanitaire en vue d’adapter la mobilisation des ressources juridiques, administratives, humaines et économiques aux besoins qu’impose cette épidémie;

6. Considérer la pertinence de l’institution, à titre exceptionnel, d’un comité scientifique d’appui composé des scientifiques indépendants, avec une expertise avérée en Biologie, Infectiologie, Microbiologie, Santé Publique et Épidémiologie ; laquelle serait chargée de faire la triangulation de données issues de la riposte et celles de la communauté scientifique internationale pour donner au pays, via la Présidence de la République, une base fiable d’information scientifique pouvant guider la prise de décisions importantes liées à cette riposte, en vue de préserver la vie de millions de congolais; ce tout en travaillant en dehors de toutes pesanteurs politiques qui plombent le pays dans un moment si crucial.

Dr KABASELE Mputu Paul,

Hôpital Provincial Général de Référence de Kinshasa

David LUPANDE,

Médecin Biologiste, Chercheur et PhD Student basé à Bukavu, au Sud Kivu

Hubert WATUKALUSU, MD, MPH, Spécialiste en Analyse et Management des Établissements de Santé et Chercheur en Qualité de Santé

https://soundcloud.com/eventsrdcfm243