Tribune: Des artistes musiciens bientôt au Parlement Congolais : Que cherchent Werrason et ses alliés ?

Les élections en perspective en République Démocratique du Congo s’annoncent un game-changer. Plus on s’y approche, plus on accueille des nouvelles révélations susceptibles de modifier les calculs traditionnels des élections dans ce vaste pays de plus de cent millions d’habitants.

 

La révélation la plus commentée ces derniers mois, c’est sans doute l’engagement de certains artistes musiciens à être des candidats lors des prochaines élections. Le pays l’a déjà vécu avec des footballeurs mais jamais avec des artistes musiciens. Quelques artistes musiciens l’ont déjà dit à qui veut les entendre qu’à l’issue des prochaines élections en vue, ils ne comptent pas rester sur les bancs des observateurs. Leurs ambitions politiciennes partent du rêve de devenir des députés provinciaux jusqu’à celui des députés nationaux, et peut-être aussi celui de président de la République.

 

Réaliste pour les uns, et surréaliste pour les autres; une chose est certaine, la roue s’apprête à tourner pour quelques artistes musiciens dans un pays où ils sont connus comme des chevaux d’attelage des politiciens en quête de renommée et de positionnement. Serait-il pour eux une façon de boucler de plus belle manière une carrière musicale? La loi congolaise est stricte sur le fait qu’un élu ne doit pas exercer une activité lucrative en concomitance avec sa fonction du moment. Vivre sur les dos des hommes politiques n’a pas permis à beaucoup d’artistes musiciens de se construire une image digne d’eux-mêmes; aussi, pour beaucoup d’entre-eux, à avoir des ambitions politiques. Les élections à venir sont une opportunité importante, permettant de laisser derrière eux une pratique qui s’est allongée sur le temps.

 

Que des artistes musiciens rd-congolais en veulent autant à la politique de leur pays, c’est en effet une réalité, une révolution silencieuse qui s’opère. A la tête de ce mouvement, nous retrouvons l’artiste musicien ultra-populaire, Noël Ngiama Makanda. De son nom scénique, Werrason, Noël Ngiama Makanda est ne à Kikwit un certain 25 décembre. Il se dit prêt à mener ce combat à bien, au profit de tout le collectif.

 

En fait, Werrason se présente en facilitateur du rêve politique de certains de ses collègues. Il propose à tous les artistes et à tous les jeunes majeurs désireux d’être des candidats lors des prochaines élections à adhérer sa plate-forme électorale « À nous le Congo », dont le lancement était intervenu au mois de Mai dernier à Kinshasa. Si certains footballeurs ont été des candidats, ils l’ont été à l’aide des tickets des partis politiques.

 

 

Avec « A nous le Congo », la méthode de Werrason paraît-elle, alternative et beaucoup plus commode pour tous ceux qui ne veulent pas être taxés des politiques mais plutôt des réformateurs . Ceci est un argument électoral important, dans un pays où le peuple a perdu tout espoir et toute confiance en son élite politique.

 

« À nous le Congo » est, à elle seule, interpellatrice comme dénomination. Elle dépeint une certaine revendication identitaire. Elle consiste un peu à célébrer un droit qui vous revient, afin de prouver que la gestion des affaires publiques ne concerne pas seulement les politiques mais aussi tout citoyen qui se sent interpellé par la situation du pays. Noël Ngiama Werrason, connu pour son engagement social et caritatif, n’est pas pourtant à sa première tentative d’influencer l’électorat congolais. Lors des élections législatives de 2006, et puis celles de 2011, il avait facilité le triomphe de quelques-uns parmi ses proches, en s’impliquant personnellement à faire leurs campagnes électorales. Cette fois-ci, les électeurs ont plus de chance de retrouver le nom de Noël Ngiama Makanda sur l’écran tactile de leur machine à voter. C’est un véritable changement d’agenda.

 

Cependant, plusieurs questions méritent d’être posées, par exemple: Qu’est-ce qui révolte tant les artistes musiciens ? Pourquoi oser la politique ? La société est stratifiée de par son essence. Même lorsqu’ils sont accusés de vivre de la manière aisée, sur le dos des hommes politiques, en scandant leurs noms dans des chansons, ou en leur dédiant quelques-unes, les artistes musiciens ont, eux aussi, des regrets et des insuffisances.

 

Voici quelques maux épinglés :

– ils se plaignent, par exemple, de ne pas vivre de leur travail. Beaucoup traînent avec des véhicules de luxe mais n’ont pas assez de billets en banque pour en faire le plein de carburant.

– ils se plaignent que l’Etat n’accorde pas d’assistance sociale aux artistes musiciens en difficulté, quoi qu’ils fassent la gloire de la Nation à travers la musique. – les artistes musiciens blâment aussi l’Etat de ne pas faire assez pour stopper le piratage des œuvres artistiques qu’ils présentent comme l’une des sources majeures de leur appauvrissement.

– les artistes musiciens accusent aussi l’Etat congolais de ne pas avoir mis en place un plan national de rémunération des œuvres d’esprit après la mort des artistes. L’Etat, pour sa part, blâme le comportement peu social des artistes musiciens congolais qui fait échec à toutes les initiatives. La scène musicale congolaise est dominée par des guerres de têtes et de polémique qui ne rendent pas les initiatives collectives faciles.

 

Il y a plus de douze ans, l’Etat congolais avait soutenu une initiative, créant l’Amicale des Musiciens Congolais. C’était une première de voir des véritables têtes de mules de la musique congolaise réunies à l’espace Maïsha Parc. Cette initiative, qui était censée aider à mieux canaliser l’aide sociale aux artistes musiciens, avait volé en éclat deux ans à peine après son initiation, de suite de guerres de leadership et de suspicions. La maturation pose, elle aussi, problème. Toutes ces choses révoltent des ultra-populaires comme Noël Ngiama Werrason, qui pensent qu’il faut se servir du bâton politique pour fixer le problème.

Une photo souvenir de l’Amical des musiciens congolais (AMC). Ph.Dr.Tiers

 

Le déterminisme des artistes musiciens ne passe pas inaperçu dans les rangs des hommes politiques. Pourquoi craignent-ils l’entrée des artistes musiciens dans la scène politique ? Le poids que ces derniers représentent dans la masse populaire pose problème. Loin d’être un cavalier de course, l’artiste musicien sera un véritable concurrent. C’est une donne nouvelle qui s’ajoute dans la course au pouvoir en République Démocratique du Congo.

 

Connu pour son charisme et sa sociabilité, Werrason est accompagné, à chacune des ses sorties publiques, par une marée humaine, au point de perturber l’ordre publique. Le même phénomène s’observe aussi depuis des années pour d’autres artistes musiciens. Un dernier coup de force de Werrason a été sa tournée à travers les grandes villes de la RDC, dans le but d’amasser assez de moyens pour la construction des stades dans le pays. Dans toutes ses tournées, Werrason se revêt de caractère d’un vrai homme d’Etat, adoptant un langage qui s’éloigne depuis peu du musicien qu’il est. Il aborde les questions de l’emploi des jeunes et du divertissement. Parmi ses ambitions phares, Werrason pense qu’il peut s’investir autant dans la construction de toute une série de stades de football qui permettront à la RDC d’organiser la Coupe d’Afrique dans un futur proche. Des projets macros pour une âme d’artiste musicien.

 

Beaucoup de politiciens ne voient pas d’un très bon œil cette incursion des artistes musiciens dans la vie politique. Ils se voient perdre l’une des grandes parts des campagnes électorales. Ils avaient l’habitude d’embaucher des artistes musiciens de renom comme Werrason et les autres pour leur compte, dans le seul but d’influencer l’électorat. En retour pour le service rendu, les artistes musiciens recevaient des présents de la part de ces derniers.

 

Que des artistes musiciens décident d’aller en politique, leur motivation est aussi politique qu’elle soit. Aujourd’hui, il leur est interdit de se produire en Europe par des mouvements d’opposition au régime de Kinshasa, qui estiment qu’ils ont joué un rôle à asseoir ce pouvoir. Les artistes musiciens sont accusés de manipuler les sentiments de la population au profit du Président Congolais. Ils sont aussi accusés de ne pas chanter tout haut la souffrance et la misère du peuple afin d’interpeller la classe dirigeante. Ils se font pointer du doigt par ces mouvements d’opposition de se faire embaucher pour entonner des chansons démagogiques et triomphalistes sous les commandes du même régime.

 

Pour leurs détracteurs, les artistes musiciens devraient privilégier une musique de conscientisation des masses et une musique qui appel l’autorité à prendre ses responsabilités. Lorsqu’ils se rendent en Europe pour donner des concerts, les artistes musiciens congolais se font tabasser et leurs spectacles mis à sac. Même si ce n’est pas toute la diaspora qui s’oppose à eux, ils ont subits cette décennie l’assèchement de leurs derniers fanatiques obligés de se tenir à l’abri des scènes qui résument la plupart du temps à des actes de vandalisme. Quoi qu’ils aient toujours rejeté ces accusations, les artistes musiciens comme Werrason, à la demande internationale élevée, ont décidément souffert de cette situation, car ces groupes de résistance le frappe au sommet de leur carrière pour entraîner une chute vertigineuse.

 

Werrason n’est pas le seul à souffrir de ce revers, tous les artistes musiciens en paient le prix. Toutes les tentatives pour renouer le lien avec leur ancien public se sont soldées en échec. Les artistes musiciens ont toujours blâmé le pouvoir congolais de ne pas s’être investi autant à résoudre ce problème malgré les services notables qu’ils lui ont rendus. Les artistes musiciens ont également dénoncé le manque absolu de stratégies et même d’un dialogue constructif entre le régime et les mouvements d’opposition qui s’y opposent à l’étranger. Le régime de Kinshasa a fait la sourde oreille. Peut-être que pour le pouvoir congolais, cela fait partie d’une stratégie, visant à n’accorder aucun crédit à un soulèvement qui pourrait bien s’amenuiser avec le temps sans y consacrer beaucoup d’énergie. Les artistes musiciens, se trouvant en déphasage avec le régime de Kinshasa sur ce dossier, se sont dits avoir été laissés pour compte. Tous les grands producteurs de musique ont résilié les contrats qui les liaient avec les artistes musiciens congolais car ces derniers n’étant plus en mesure de se produire.

 

Ainsi, la musique congolaise a laissé place à la musique ivoirienne et puis à la musique nigériane. Beaucoup d’artistes musiciens rd-congolais essaient de se réinventer mais sans succès. C’est l’une des motivations pour certains des ces artistes comme Werrason, de prendre le haut de la tribune pour dire qu’il est temps pour les artistes musiciens de pouvoir se prendre en charge en remportant les législatives de décembre 2018 afin de fixer et si possible de répondre à certaines des ces préoccupations.

 

Seulement, des conditions de vie meilleure pour les artistes musiciens ne devraient pas être un bonus de la société pour éviter le grossissement de la dette intérieure. Cela doit être le fruit du travail personnel de l’artiste. Il faut créer des conditions favorables, permettant le développement et l’expansion de la musique congolaise mais celle-ci doit aussi produire des recettes. Il faut qu’un certain pourcentage de leur prestation revienne à l’Etat congolais durant toute la vie active des artistes musiciens. Cela constituera en fait des frais de pensions pour les artistes musiciens. Il reviendra alors à l’Etat d’assurer une bonne gestion et une transparence quant à la gestion. Il sera alors possible aux artistes musiciens de déclarer aussi leurs revenus auprès de l’Etat, la franchise allant dans tous les sens.

 

L’arrivée des artistes musiciens congolais en politique, au modèle de Joseph Haule connu sous le pseudo du professeur Jay, le célèbre musicien du Bongo Flava ou du hip-hop tanzanien, devenu député national en 2015, devra redessiner la configuration politique du pays. Aujourd’hui, seulement très peu des congolais s’intéressent à suivre les sessions du Parlement rd-congolais quoi que toute une chaîne, la RTNC3, lui soit consacré. Cela entraîne aussi un faible taux de suivi des promesses politiques et de l’agenda du parlement lors de chaque session. Il est vrai que l’entrée des artistes musiciens au parlement congolais va susciter un certain enthousiasme et une toute nouvelle énergie.

Le rappeur tanzanien Joseph Haule alias Professeur Jay devenu député national. Ph.Dr.Tiers

 

La politique deviendra de nouveau intéressante et chacun des Congolais trouvera son compte. Ces derniers viendront avec la masse, cette même masse qui a besoin d’être éduqué, informer et encadrer. Si les artistes musiciens étaient habitués à se ranger aux côtés des candidats plus fortunés, cette fois-ci, ils se rangeront aux côtés du visage le plus prometteur et le plus accessible auprès de la population pour maximiser leurs chances de gagner.

RICHIE LONTULUNGU (CP)

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