RDC : Pourquoi Félix Tshisekedi ressort le costume Léopard du “vieux Père” ? (Décryptage)

Derrière le costume aux motifs félins arboré par le Président rd-congolais lors de la célébration de la qualification des Léopards à la Coupe du Monde, le dimanche 5 avril au Palais du Peuple à Kinshasa, se cache une stratégie politique millimétrée. L’anthropologue Laurent Kidima Mavinga nous aide à décrypter cette « guerre des symboles » qui passionne Kinshasa.

​C’est une image qui a fait le tour des réseaux sociaux et enflammé les discussions dans les terrasses de la capitale. En s’affichant hier dans une tenue léopardée, Félix Tshisekedi a surpris. Pour beaucoup de néophytes, le raccourci était tout trouvé : un retour à la nostalgie de l’ère Mobutu. Mais pour Laurent K. Mavinga, anthropologue spécialisé dans le symbolisme zoopolitique, l’analyse est bien plus complexe. « C’est une erreur d’interprétation courante », tranche-t-il d’emblée. « Ce n’est pas un simple costume, c’est un acte de réappropriation symbolique majeur ».

Lumumba, Mobutu, Kabila : la bataille des fauves

​Pour comprendre le geste présidentiel, il faut remonter le fil de l’histoire congolaise. Si Mobutu a marqué les esprits avec sa célèbre toque, c’est d’abord Patrice Lumumba qui a incarné le léopard comme métaphore de la fierté anticoloniale. Mobutu n’a fait que se l’approprier pour en faire un emblème personnel et autoritaire.

​Plus tard, Laurent-Désiré Kabila opèrera une rupture radicale en choisissant le lion, symbole de l’Afrique de l’Est et du panafricanisme. Une « nationalisation » du symbole qui donnera naissance aux célèbres « Simba » (lions), l’équipe nationale de l’époque.

Génération Z de la diaspora

Pour Maître Muabila Glody, Avocat en propriété littéraire et artistique, les jeunes post-2000 consomment l’image de Mobutu via des « edits » sur TikTok ou Instagram avec des filtres rétro, ce qui transforme l’homme politique en une sorte de « personnage » de mode.

Pour cette génération, Mobutu est indissociable d’un style visuel fort : la toque en léopard, les lunettes à montures épaisses, l’abacost (à bas le costume). Dans un contexte où beaucoup de jeunes de la diaspora cherchent des figures de fierté, l’image du « Grand Léopard » dégage une assurance et une souveraineté qui fascinent.

Une « guerre sémiotique » avec les rebelles

​Aujourd’hui, cette concurrence entre félins se joue même sur le terrain militaire. En se baptisant les « Lions de Sarambwe », les rebelles du M23 tentent de contester l’ordre établi. « C’est une contre-héraldique », explique Laurent K. Mavinga. « En adoptant le lion, le prédateur jugé supérieur, ils nient la légitimité des Léopards régaliens des FARDC (Forces armées de la RDC). »

Tshisekedi, le président « performatif »

​En arborant le léopard hier, Félix Tshisekedi joue sur plusieurs tableaux. Il cherche d’abord une légitimation historique en se reconnectant à Lumumba, tout en surfant sur la ferveur nationale entourant la qualification des Léopards pour la Coupe du Monde de la FIFA 2026.

​Pour l’anthropologue, ce geste est « performatif » :

  • Nationaliser la fonction : Le président se rend identifiable aux « Léopards » populaires (l’équipe de football).
  • Démocratiser le symbole : Le léopard n’est plus le monopole d’un seul homme (comme sous Mobutu), mais devient un bien national.
  • Casser le « Congo-bashing » : Utiliser la vitrine du Mondial 2026 pour projeter une image de souveraineté et d’élégance à l’international.
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    Cette transition du culte de la personnalité vers une « incarnation collective » devrait rapidement descendre dans la rue. L’anthropologue Mavinga en est convaincu : l’effet de mode est immédiat.

​« Ne soyez pas surpris si, dès cette semaine, les tissus aux motifs léopards envahissent les marchés de Kato ou de Gambela », s’amuse-t-il. À Kinshasa, la politique ne se lit pas seulement dans les urnes, elle se porte aussi sur les épaules.

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