Malgré une créativité artistique mondialement reconnue, la République Démocratique du Congo reste confrontée à un déficit criant d’infrastructures culturelles capables de soutenir durablement ses talents. Dans cette interview, Patrick Nzazi -journaliste culturel, curateur et commissaire d’évènements culturels, décrypte les blocages structurels du secteur et plaide pour une révolution culturelle fondée sur l’investissement, les partenariats public-privé et une véritable volonté politique.
Dans un pays où la créativité musicale, chorégraphique, théâtrale et audiovisuelle est reconnue à l’échelle mondiale, comment expliquer que la RDC ne dispose toujours pas d’un réseau national de salles de spectacles et de studios d’enregistrement ultra modernes capables de soutenir durablement son immense production artistique et culturelle ?
Il est vrai que depuis quelques années, il s’observe une visibilité accrue de la créativité ou production artistique RD-congolaise notamment dans les arts scéniques. Néanmoins, ce n’est pas qu’aujourd’hui qu’elle est reconnue mondialement même si le contexte change.
Plusieurs facteurs entrent alors en jeu en vue de maintenir cet élan, à savoir l’organisation et la structuration du secteur depuis l’interne, c’est-à-dire au pays. Sans infrastructures adéquates de diffusion, il est difficile, voire, impossible de mettre en lumière ou de promouvoir une création artistique. Déjà, il n’est pas évident pour un chorégraphe, metteur en scène, réalisateur, etc de penser à la création sans connaitre où la diffuser au pays si pas solliciter une programmation auprès des partenaires de coopération culturelle internationale – Institut Français de Kinshasa, Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa – et espérer un cachet de production avec toutes les conditions professionnelles nécessaires ou presque.

Pourtant une création artistique a un coût. Prendre des mois en laboratoire en vue de créer une œuvre pour deux ou trois programmations démotive parfois la plupart des artistes rd-congolais avec qui nous échangeons souvent. Soit il faudrait se servir de son carnet d’adresse pour envisager une tournée à l’extérieur du pays, comme font d’ailleurs certains. Tout ça, parce qu’il y a un manque criant d’un réseau national de lieux de diffusion en RD-Congo. Un réseau national de salles de spectacles offre au public, de différents coins du pays, une programmation de plusieurs disciplines dans le domaine du spectacle vivant.
Pour la petite idée, la construction de maisons de la culture dans toutes les communes de Kinshasa, ainsi que dans chaque territoire et ville du pays, figure parmi les sept actions identifiées dans le programme d’action du gouvernement dirigé par la Première ministre Judith Suminwa, dans le cadre du Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T). Objectif : améliorer le cadre de vie des populations rurales, dont l’accès à la culture fait partie. Où en sommes-nous à ce jour ?
Parlant de studios d’enregistrement, là aussi le gouvernement rd-congolais a toujours des ambitions plein la tête sans en avoir concrétisé. Pourtant, le cheminement d’une vision est l’action.
Dans sa stratégie du programme de développement de la culture et des arts, tel qu’indiqué dans le projet de loi de finances de l’exercice 2022 (Document n°7), le gouvernement rd-congolais avait prévu notamment la construction des studios d’enregistrement et usines de fabrication des biens et matériels artistiques et culturels, ainsi que la construction des centres de réalisation cinématographique. Quatre ans après, cette stratégie n’est restée qu’une intention.
À la lumière de votre livre « Le paysage artistique de la République Démocratique du Congo », la RDC ne risque-t-elle pas de demeurer un géant culturel sans infrastructures si l’État et le secteur privé ne transforment pas rapidement le potentiel artistique en véritable industrie économique ?
Bien sûr que oui. On ne peut pas parler de talents sans infrastructures. Il est alors important que l’État rd-congolais s’y penche sérieusement en s’ouvrant entre autres aux partenariats publics-privés pour bien relever ce géant culturel. L’intensification de la culture contribuera sans doute à la création des richesses. Pour y arriver, il n’y a qu’un seul défi à relever : la prise en compte, par le gouvernement rd-congolais, de la culture et des arts dans la politique générale du pays. Sinon, nous ne parlerons de ce secteur qu’en termes de projets, d’intentions, de visions. Ce point est connu de l’État rd-congolais depuis des années sans y engager des actions concrètes à impact visible sur terrain. Peut-être que l’effectivité de la nouvelle loi sur la politique culturelle pourrait changer la donne. Wait and see !

Comment bâtir en RDC un modèle futuriste de partenariat public-privé permettant la construction de complexes culturels intelligents intégrant salles de spectacles, studios numériques, espaces de formation, incubateurs créatifs et plateformes de diffusion internationale ?
Dans plusieurs pays, certains complexes culturels ne sont pas des propriétés de l’État, d’autres oui. Les opérateurs privés également jouent leur partition afin de faire vivre le secteur. Et pour les grands lieux culturels qui sont des propriétés de l’État -établissements publics-, beaucoup sont confiés aux entreprises privées spécialisées pour la gestion. Ils ne programment pas, ce sont des producteurs professionnels de spectacles qui en donnent du contenu. C’est aussi possible d’imprimer ce modèle en République Démocratique du Congo grâce aux partenariats publics-privés.
Voilà un modèle qui pourrait encore booster notre secteur culturel et artistique avec toutes les structures évoquées dans votre question. Pour en arriver là, il est alors important de tout redéfinir à travers, notamment, des textes légaux impliquant plusieurs secteurs spécialisés du gouvernement. Prenons l’exemple du Palais omnisport Paris-Bercy -Accor Arena- qui est une propriété de la mairie de Paris mais exploitée par une société privée dont la mairie parisienne détient la majorité de parts aux côtés d’un groupe américain. Ce mode de gestion n’est pas un cas isolé. C’est ainsi que fonctionnent plusieurs complexes culturels.
Face à l’explosion des industries culturelles et créatives dans le monde, pourquoi les banques, sociétés minières, entreprises de télécommunications et institutions financières congolaises investissent-elles encore très peu dans les infrastructures culturelles stratégiques alors que la culture peut devenir un puissant levier économique ?
Je répondrai en deux volets. Primo, ces banques, ces sociétés minières ou télécoms ne sont pas encore convaincus du modèle économique de ces établissements culturels, constate-t-on pendant les différents échanges. Une attitude tout à fait légitime, car ce sont de sociétés commerciales.
Secundo, la République Démocratique du Congo est encore en pleine phase de développement de ses industries culturelles et créatives hormis l’existence déjà de différentes disciplines artistiques et de ses acteurs importants. La majorité des associations culturelles ne sont pas encore devenues des vraies ICC en vue de contribuer significativement à l’économie rd-congolaise. Il y a bien évidement des prérequis qu’il faudrait avoir pour la gestion et le fonctionnement de ces industries dans le chef de leurs animateurs. Des séances de renforcement de capacités s’avèrent alors très importantes.
Ensuite, pour que ces ICC atteignent un niveau, l’apport financier de l’État est tout d’abord important afin de les transformer et les structurer. Il reviendra ensuite aux opérateurs culturels d’aller vers ces entreprises privées et les convaincre en étalant leur business plan comme font les acteurs d’autres secteurs économiques. Dans tout ça, l’État rd-congolais devrait aussi établir des cadres de réflexion avec ces opérateurs économiques notamment sur certains points pouvant être des obstacles de leur côté.

La reconnaissance du patrimoine culturel congolais par UNESCO ne devrait-elle pas pousser les autorités congolaises à créer une politique nationale ambitieuse visant la modernisation des espaces de création et de diffusion artistique dans toutes les provinces ?
Bien évidement, la modernisation ou la construction de ces espaces est très capital dans la chaine de production des produits culturels et artistiques. Ce n’est pas cette politique ambitieuse qui manque en RD-Congo. D’ailleurs, en parcourant quelques programmes de différents gouvernements qui se sont succédés au pays, dans le volet culturel et artistique, il y a toujours des points où l’État ambitionne le développement culturel à travers beaucoup de projets. Le seul couac demeure l’absence d’une volonté politique derrière ces visions.
L’entrée de la rumba congolaise à l’UNESCO, par exemple, est une fierté pour les RD-congolais. Il y a un autre travail après cette reconnaissance dont la promotion, la vulgarisation non seulement à l’international mais également depuis le pays. Comment y parvenir sans des cadres appropriés ?
À quoi pourrait ressembler, d’ici 2035, une “Cité des Arts et des Industries Créatives” en RDC capable de rivaliser avec les grands hubs culturels africains et internationaux, tout en générant des milliers d’emplois directs et indirects pour la jeunesse ?
Avant de se projeter en 2035 avec de fortes ambitions, il faudrait d’abord établir une politique, un programme bien calibré et défini dans le temps avec des ressources conséquentes. « Une vision sans action n’est qu’une hallucination », disait autrefois Michael Kami. Il est temps de passer aux actes. Une cité des arts et des industries créatives est un carrefour artistique où se mêlent plusieurs activités de création, réflexion, diffusion…dans différentes disciplines. Ce lieu met en valeur l’expression artistique. Derrière, il y a plusieurs compétences autres qu’artistique qui croisent ce chemin.
La République Démocratique du Congo est un carrefour de talents. Imaginez un hub culturel digne et à la grandeur du pays… ce sera un véritable cadre de diversification économique et l’on parlera autrement de la RD-Congo surtout du point de vue de la qualité de productions artistiques de ses créateurs.
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Quels mécanismes fiscaux, juridiques et commerciaux que l’État congolais devrait-il mettre en place pour encourager les investisseurs nationaux et étrangers à financer durablement les infrastructures culturelles dans le cadre d’une économie moderne de la culture ?
Comme je l’ai évoqué plus haut, il y a plusieurs mécanismes notamment fiscaux, juridiques, commerciaux que l’État devrait mettre en place pour encourager, voire, attirer ces investisseurs à financer le secteur de la culture. Des échanges nourris entre les pouvoirs publics et ces opérateurs économiques, en associant les professionnels du secteur culturel, détermineront tous ces éléments. Il y a toujours des avantages de la déduction fiscale culturelle, par exemple dans le sponsoring, le mécénat, etc.
Toutes ces personnes morales et physiques qui participent au financement de la culture bénéficient d’un certain nombre d’avantages dans ce sens. En disposant une enveloppe à la culture, chacun aimerait trouver son compte, surtout pour une entreprise commerciale. Bref, les techniciens de tous ces secteurs doivent se mettre autour d’une table, d’en débattre en vue de définir ou redéfinir cela. C’est à ce moment-là qu’on parlera d’une économie moderne de la culture.
Si la RDC possède l’un des paysages artistiques les plus riches d’Afrique, comme le souligne l’ouvrage « Le paysage artistique de la République Démocratique du Congo : regard, entretiens, perspectives », le temps n’est-il pas venu de considérer la culture non plus comme un simple secteur de divertissement, mais comme une industrie stratégique de souveraineté économique, d’influence diplomatique et de rayonnement international ?
En écoutant les différents propos des autorités rd-congolaises, l’on réalise vite qu’elles ne considèrent plus la culture comme un simple divertissement. Il est plus que temps de quitter l’étape des discours, des intentions…des visions et de passer véritablement à l’action pour une réelle souveraineté économique, une influence diplomatique importante et un rayonnement international accru.
Déjà, je salue la participation de la République Démocratique du Congo à la Biennale de Venise à travers un pavillon ainsi qu’un stand au Festival de Cannes cette même année. C’est une très bonne démarche. Néanmoins, le soft power culturel dont on parle tout le temps est un processus nécessitant d’abord un investissement de l’État depuis la base avant de l’exporter et démontrer la puissance du pays à l’international.
CINARDO KIVUILA