Candyce Nzolantima : « Le sport féminin reste freiné par des barrières culturelles »

Entre préjugés sociaux, manque d’infrastructures adaptées et faible valorisation de l’éducation physique dans les écoles, la pratique sportive chez les jeunes filles demeure un défi en RDC. Dans cet entretien accordé à Eventsrdc.com, Candyce Nzolantima, Directrice générale de New Image Group et initiatrice du projet « Appelons la Jeune fille et Consultons-la ! », analyse les obstacles qui freinent l’accès des femmes au sport et plaide pour une véritable culture sportive inclusive.

Comment expliquez-vous aujourd’hui la faible pratique des activités sportives chez les élèves finalistes dans plusieurs établissements scolaires ?

Ce cours est trop souvent présenté aux élèves filles comme une option facultative, ce qui ne favorise pas leur engagement. De plus, dans plusieurs écoles, les cours de récréation sont exiguës et ne permettent pas aux éducateurs de dispenser ce cours comme il se doit. Ainsi, plusieurs séances sont soit annulées, soit l’enseignant privilégie les garçons pour un match de football ou de basketball.

Selon vous, quels sont les principaux obstacles qui empêchent particulièrement les jeunes filles finalistes de pratiquer régulièrement le sport à l’école ?

Les idées préconçues sur le sport et les informations reçues dans notre société au sujet de l’impact supposément néfaste du sport chez la jeune fille constituent des freins majeurs. Le niveau secondaire regroupe des filles en pleine phase de maturation. Dans plusieurs familles, les aînés — parents, tantes, sœurs ou frères — interdisent aux jeunes filles de sauter, par peur de voir leur poitrine tomber, ce qui est scientifiquement faux. Aujourd’hui, il existe des soutiens-gorge adaptés à la pratique sportive que l’on retrouve presque partout.

À cela s’ajoute une réelle gêne psychologique et culturelle : celle de se présenter en tenue de sport devant les garçons. Ces vêtements, souvent près du corps, mettent en valeur leurs formes naissantes, exposant ainsi les jeunes filles à des regards insistants, des moqueries ou des commentaires déplacés de la part de leurs camarades masculins. Par peur de cette hypersexualisation ou par simple pudeur, beaucoup préfèrent esquiver le cours.

Cette crainte est renforcée par le mythe de la masculinisation du corps féminin, alors que cela n’arrive qu’en cas d’entraînements intensifs avec des charges lourdes. Enfin, il y a également la gestion du flux menstruel et l’augmentation des dysménorrhées. Pourtant, la pratique sportive réduit les douleurs liées aux règles et les serviettes hygiéniques sont parfaitement conçues pour retenir le flux menstruel.

Pensez-vous que le système éducatif accorde encore suffisamment d’importance à l’éducation physique et sportive dans le parcours scolaire des élèves ?

Clairement pas assez. L’Éducation Physique et Sportive (EPS) est souvent reléguée au rang de discipline mineure, comme une simple case à cocher dans l’emploi du temps. On oublie trop souvent que le sport est un puissant levier pédagogique qui enseigne la discipline, le leadership, l’esprit d’équipe et la résilience. Il est urgent de redonner ses lettres de noblesse à l’EPS dans le curriculum scolaire congolais.

Plusieurs femmes considèrent encore le sport comme une activité secondaire. Comment votre association travaille-t-elle pour changer cette perception au sein de la société ?

En réalité, New Image Group est une agence de communication stratégique active dans différents domaines. Pour changer cette perception, nous organisons d’abord des focus groups dans des écoles à travers notre événement phare intitulé « Appelons la Jeune fille et Consultons-la ! ». Cette démarche consiste à recueillir les avis des élèves finalistes : que savent-elles du cours d’EPS ? L’apprécient-elles ? Quelles sont les raisons qui poussent la plupart d’entre elles à le négliger ?

Dans un second temps, nous organisons des conférences avec des experts de la santé afin de leur expliquer les bienfaits de l’activité physique et de leur présenter des modèles féminins de réussite qui excellent dans le sport tout en ayant conservé leur féminité. Ce fut notamment le cas lors de notre dernière conférence organisée au Lycée Notre-Dame de Fatima, où nous avons accueilli parmi les oratrices Madame Geneviève Lukusa — ancienne arbitre internationale et aujourd’hui instructrice CAF/FIFA — ainsi que Madame Sharon Muleka, entrepreneure, épouse et mère, qui pratique la boxe depuis les bancs de l’école. Elles ont parfaitement su déconstruire les idées préconçues chez ces jeunes filles.

Ces préoccupations et ambitions récoltées sur le terrain sont ensuite transformées en programmes. En leur présentant ces modèles, nous refermons la boucle en leur montrant que le sport n’est ni un luxe ni un simple passe-temps, mais un véritable investissement de santé publique. À travers nos actions, nous déconstruisons les mythes et créons des espaces de dialogue bienveillants afin de bâtir une génération de femmes leaders, autonomes et épanouies.

La surcharge des responsabilités familiales et professionnelles constitue-t-elle un frein majeur à la pratique sportive chez les femmes ?

Absolument. La femme congolaise est multitâche : elle gère le foyer, l’éducation des enfants et, très souvent, une activité professionnelle ou commerciale. À la fin de la journée, la fatigue et le manque de temps deviennent de véritables barrières. C’est pourquoi nous prônons des solutions flexibles, comme des séances de sport plus courtes mais régulières, ainsi qu’une réorganisation du temps de vie où le sport s’intègre naturellement, sans être perçu comme une charge supplémentaire.

Dans les entreprises, pourquoi observe-t-on encore une participation timide des femmes aux activités sportives corporatives et interprofessionnelles ?

Très peu d’entreprises en République Démocratique du Congo organisent des activités sportives destinées aux femmes. Premièrement à cause du manque de temps : le travail est jugé prioritaire et certains considèrent encore ces activités comme de simples loisirs. Généralement, ce sont les hommes qui parviennent à dégager du temps dans leur planning pour organiser des activités entre eux le week-end.

Le frein est également culturel. Bien que les femmes aient pratiqué l’éducation physique et sportive à l’école primaire, cette discipline reste encore perçue comme réservée au degré élémentaire. À l’université, ce cours disparaît complètement, créant ainsi une véritable rupture.

Je salue néanmoins l’initiative de certaines femmes en entreprise qui prennent les devants en organisant des rencontres de Nzango. Cela suscite à la fois de l’enthousiasme et de la nostalgie, car le Nzango a bercé l’enfance de nombreuses d’entre elles. Toutefois, pour aller plus loin, les entreprises doivent diversifier leur offre sportive — fitness, marche de santé, yoga — et adapter les horaires en tenant compte des réalités familiales des employées.

Quels bénéfices physiques, psychologiques et professionnels une femme salariée peut-elle tirer d’une pratique régulière du sport en entreprise ?

Sur le plan physique, l’activité sportive contribue à prévenir plusieurs maladies chroniques, notamment le diabète et l’hypertension liés à la sédentarité au bureau. Elle régule également les hormones, réduit les douleurs menstruelles et peut même faciliter l’accouchement.

Sur le plan psychologique, le sport favorise une réduction significative du stress, améliore la santé mentale et renforce l’estime de soi. Enfin, sur le plan professionnel, une femme épanouie dans son corps est plus productive, plus concentrée et développe des compétences de leadership directement transférables dans son management quotidien.

Existe-t-il aujourd’hui des politiques ou initiatives concrètes en RDC visant à encourager davantage les femmes et les jeunes filles à intégrer les activités sportives dans leur quotidien ?

Il existe une prise de conscience globale et des volontés politiques exprimées, mais le déploiement sur le terrain demeure timide. Ce sont surtout les secteurs associatif et privé qui portent actuellement les initiatives les plus dynamiques.

Notre rôle, à travers le projet « Appelons la Jeune fille et Consultons-la ! », est de créer des modèles de réussite reproductibles afin d’encourager les décideurs à structurer des politiques publiques nationales spécifiquement dédiées au sport féminin.

Quel message adressez-vous aux chefs d’établissements scolaires et aux dirigeants d’entreprises afin qu’ils favorisent une véritable culture sportive inclusive ?

Aux chefs d’établissements, je dis : investissez dans la santé de vos élèves. Donnez aux filles les moyens techniques et l’espace psychologique nécessaires pour bouger à l’école.

Aux dirigeants d’entreprises, je rappelle que le sport en milieu professionnel est un investissement et non un coût. Des collaboratrices en bonne santé et épanouies constituent le moteur de la performance de l’entreprise. Intégrez le sport dans votre culture managériale !

Enfin, quelles perspectives et actions votre association envisage-t-elle pour promouvoir durablement le sport féminin aussi bien dans les écoles et universités que dans les milieux professionnels et autres ?

Nos perspectives sont claires et structurées autour de trois axes :

  • Pérenniser le projet « Appelons la Jeune fille et Consultons-la ! » en touchant un maximum d’écoles secondaires afin d’installer des habitudes saines chez les futures bachelières ;
  • Créer des « Corporate Wellness Days » en partenariat avec les entreprises pour encourager les femmes salariées à reprendre une activité sportive dans un cadre adapté ;
  • Bâtir un plaidoyer fort auprès des autorités pour l’amélioration des infrastructures sportives scolaires et de proximité.

Notre objectif ultime est de faire de la femme active, dynamique et en bonne santé, la norme de la société congolaise de demain.

CINARDO KIVUILA