Pendant de nombreuses années, la transformation des paiements en République démocratique du Congo s’est principalement concentrée sur l’élargissement de l’accès aux services financiers digitaux, afin de permettre à un nombre croissant de citoyens d’effectuer des transferts et des paiements de manière électronique. Des avancées notables ont été enregistrées, portées en particulier par le développement du mobile money et le renforcement progressif des infrastructures de connectivité mobile à l’échelle nationale.
Mais aujourd’hui, alors que près de 80 % des transactions restent encore effectuées en espèces, une réalité s’impose avec évidence : l’accès, à lui seul, ne suffit plus. Le véritable levier de la transition vers une économie digitale réside désormais dans le développement de l’acceptation des paiements numériques. Celle‑ci constitue un facteur déterminant d’inclusion financière durable, de formalisation progressive des activités économiques et de renforcement de la traçabilité des flux. En permettant aux commerçants et aux entreprises d’accepter les paiements électroniques au quotidien, l’acceptation contribue à l’élargissement de l’assiette fiscale, à une meilleure mobilisation des recettes publiques, à un meilleur accès au crédit, et à l’émergence d’une économie plus transparente, plus résiliente et mieux intégrée.
Sans paiements digitaux, l’économie reste structurellement freinée. Posséder un compte, une carte ou un portefeuille mobile n’a de réelle valeur économique que si ces instruments peuvent être utilisés de manière large et régulière. Or, en République démocratique du Congo, de nombreux consommateurs disposent désormais de moyens de paiement digitaux, mais demeurent contraints de recourir au cash en raison d’un réseau d’acceptation encore insuffisant. Cette fragmentation limite l’usage effectif des paiements numériques et freine la transformation de l’économie.
C’est ce décalage persistant entre l’accès aux instruments de paiement digitaux et leur usage effectif qui freine encore la transition vers une économie véritablement digitale et formelle. Tant que le paiement numérique n’est pas accepté de manière généralisée — chez le commerçant ambulant, le commerce de proximité, la PME, les prestataires de services, aux frontières douanières et au sein des administrations publiques — les transactions demeurent largement informelles et le cash reste, par défaut, le moyen de paiement dominant. L’élargissement de l’acceptation des paiements numériques constitue ainsi un levier essentiel de formalisation de l’économie, de traçabilité des flux et d’intégration progressive des acteurs économiques dans le système financier et fiscal.
Cette dynamique devient encore plus déterminante à mesure que les usages se déplacent vers le commerce en ligne et les services digitaux. Aujourd’hui, accepter un paiement ne se résume plus à disposer d’un terminal : cela implique la capacité d’offrir des parcours de paiement simples, rapides et sécurisés, opérant de manière fluide aussi bien en point de vente physique que sur les canaux numériques. Pour les PME, ces capacités conditionnent directement la compétitivité, l’accès à de nouveaux marchés et la fidélisation de la clientèle. Lorsque l’expérience de paiement est fluide et fiable, les transactions se concrétisent et l’activité se développe ; à l’inverse, des parcours complexes ou peu performants entraînent des abandons, pénalisant la croissance, la formalisation et la viabilité économique des entreprises.

Ce que révèle l’étude sur l’acceptation des paiements en RDC
Les résultats de l’étude menée auprès des PME congolaises sont éclairants. Ils montrent que l’acceptation des paiements digitaux n’est pas une tendance marginale, mais un levier économique concret.
Selon cette étude, 74 % des PME ayant déjà adopté des solutions de paiement numérique déclarent vouloir accélérer leur digitalisation, signe que l’expérience est perçue comme positive et créatrice de valeur. Les entreprises interrogées soulignent plusieurs bénéfices clés : une meilleure sécurité face aux risques liés à la manipulation du cash, une gestion plus efficace des ventes et une amélioration de la relation client.
À l’inverse, l’étude met également en lumière un manque à gagner important: près d’un quart des entreprises fonctionnant exclusivement en espèces reconnaissent perdre des ventes parce que leurs clients ne disposent pas de liquidités au moment de l’achat. Autrement dit, l’absence de solutions d’acceptation limite directement l’activité économique.
Pour les PME, l’acceptation une décision de croissance et non un choix de technologie
Ces constats sont particulièrement importants dans un pays où les PME constituent l’essentiel du tissu économique. Pour ces entreprises, l’acceptation des paiements numériques n’est pas une question de modernité, mais de survie et de croissance.
L’expérience de paiement joue ici un rôle déterminant. Lorsque les clients peuvent payer simplement — par carte, portefeuille digital ou en ligne — les entreprises constatent une amélioration directe des taux de conversion et une réduction des abandons de transaction. À l’échelle mondiale, des parcours de paiement optimisés et sécurisés ont démontré leur capacité à améliorer les taux d’autorisation et à transformer davantage d’intentions d’achat en ventes effectives, notamment grâce à l’usage de technologies comme la tokenisation et les paiements numériques intégrés
Pouvoir accepter des paiements électroniques permet aux commerçants de toucher une clientèle plus large, de réduire leur exposition aux risques liés au cash et de poser les bases d’une meilleure traçabilité financière. Cette traçabilité est souvent le premier pas vers l’accès au crédit, à l’assurance et à d’autres services financiers formels.
Accélérer le déploiement de solutions d’acceptation numérique accessibles et à faible coût, c’est donc ancrer durablement l’inclusion financière dans l’économie réelle, au-delà des usages individuels.
Interopérabilité et acceptation : une équation indissociable
L’acceptation des paiements numériques ne peut toutefois se développer de manière durable sans un écosystème pleinement unifié et interopérable. Les initiatives actuellement en cours en République démocratique du Congo s’inscrivent clairement dans cette dynamique, à travers la mise en place d’infrastructures communes et l’interconnexion progressive des banques, des institutions de microfinance et des acteurs des paiements mobiles. Cette convergence constitue un prérequis essentiel pour généraliser l’usage des paiements digitaux, approfondir l’inclusion financière et accompagner la formalisation progressive de l’économie.
Pour les commerçants comme pour les consommateurs, la simplicité est un facteur déterminant. Un système de paiement efficace est avant tout un système universel, capable de fonctionner indépendamment de la banque, de l’institution ou du portefeuille mobile utilisé par le client. À défaut d’une telle interopérabilité, l’acceptation demeure fragmentée, limitant les usages, réduisant l’impact économique des paiements numériques et freinant leur adoption à grande échelle.
Pourquoi les réseaux d’acceptation jouent un rôle structurant
Dans ce contexte, les réseaux d’acceptation à grande échelle deviennent essentiels. Ils permettent de relier les solutions locales à des standards internationaux élevés en matière de sécurité, de fiabilité et de performance, tout en facilitant l’intégration des commerçants, des PME et des institutions publiques dans l’économie numérique.
L’enjeu n’est pas uniquement technologique : il est avant tout économique et social. Il s’agit de créer un climat de confiance, condition indispensable pour que les consommateurs adoptent durablement les paiements numériques et que les commerçants investissent dans leur acceptation. Imaginons, par exemple, la possibilité de payer de manière digitale une vendeuse de fruits ou de pain : cette traçabilité lui permettrait de mieux gérer ses flux, de sécuriser ses revenus et, à terme, d’accéder à des solutions de financement adaptées pour développer son activité.
Un levier pour la formalisation et la souveraineté économique
Au‑delà des usages commerciaux, l’acceptation des paiements numériques constitue un levier macroéconomique et de souveraineté majeur. Une économie dans laquelle les paiements sont traçables, majoritairement libellés en monnaie locale et traités sur des infrastructures nationales est une économie plus transparente, plus inclusive et plus résiliente. Les autorités monétaires l’ont pleinement intégré, en faisant des paiements digitaux un instrument central de modernisation économique, de renforcement de l’usage du franc congolais et de réduction progressive de la dépendance aux paiements en devises dans les transactions domestiques.
Dans cette perspective, le développement du switch monétique national joue un rôle structurant. Il constitue une infrastructure stratégique de souveraineté, permettant l’interopérabilité des acteurs, la centralisation des flux domestiques et la priorisation des règlements en monnaie locale. En ancrant les paiements quotidiens dans des rails nationaux, le switch contribue à consolider la politique de dé‑dollarisation, à renforcer l’efficacité de la transmission de la politique monétaire et à sécuriser l’écosystème des paiements.
Du point de vue des finances publiques, la digitalisation des paiements s’impose également comme un pilier de la stratégie budgétaire. En élargissant l’acceptation des paiements numériques — auprès des commerçants, des prestataires de services et dans les usages liés au secteur public — l’État renforce la traçabilité des flux, réduit les fuites de revenus et élargit durablement la base économique formelle. Le paiement digital devient ainsi non seulement un outil de commodité ou d’inclusion financière, mais un levier structurel de soutenabilité budgétaire, de souveraineté monétaire et de renforcement de la capacité d’action de l’État.
Passer de l’intention à l’usage quotidien
La RDC a posé des bases solides : un cadre réglementaire renforcé, des investissements majeurs dans les infrastructures numériques et une adoption croissante des services financiers mobiles.
Le défi aujourd’hui est clair : transformer l’accès en usage, et l’usage en réflexe quotidien. L’étude sur l’acceptation montre que lorsque les entreprises disposent des bons outils, la transition s’accélère naturellement.
Dans ce contexte, l’acceptation des paiements numériques doit être pensée de manière globale et omnicanale : au coin de la rue, en magasin, en ligne, sur mobile et à travers l’ensemble des nouveaux usages digitaux du quotidien. Plus les entreprises disposent de solutions d’acceptation simples à intégrer, interopérables et sécurisées, plus le paiement numérique devient un réflexe naturel — et non une exception.
En définitive, le succès de la transformation digitale des paiements en République démocratique du Congo se résume à une question simple : peut‑on payer numériquement, partout, facilement et en toute confiance ?
C’est à cette condition que le pays pourra véritablement opérer la transition d’une économie dominée par le cash vers une économie digitale, au service de la croissance, de l’inclusion financière et du développement durable.
Par Sophie Kafuti, Directeur Général de Visa RDC