À l’occasion de la Journée mondiale de la radio célébrée par l’UNESCO le 13 février de chaque année, l’expert et analyste média senior Trésor Amisi Mandanda décrypte les enjeux du thème « Radio et intelligence artificielle ». Entre modernisation technologique, crise structurelle des radios communautaires et impératif de souveraineté informationnelle, il appelle la Rd-Congo à bâtir un écosystème radio-numérique ancré dans ses langues, ses territoires et sa réalité sociale.
À l’occasion de la célébration portée par l’UNESCO, que révèle selon vous le thème « La radio et l’intelligence artificielle » sur l’évolution du paysage médiatique mondial, et surtout rd-congolais ?
Pour moi, ce thème révèle une ambivalence structurelle. Au niveau mondial, il s’agit d’une course à l’optimisation ; en RDC, c’est d’abord un défi de pertinence et de survie numérique.
Nous assistons au passage d’une radio traditionnelle (simple canal de diffusion) à une radio augmentée, devenue plateforme de données. Le défi majeur consiste à intégrer l’innovation sans sacrifier l’authenticité locale.

Vous décrivez la radio comme le « battement du cœur » de la nation rd-congolaise. En quoi cette dimension sociale et territoriale constitue-t-elle un atout — ou une fragilité — face à l’irruption de l’IA ?
Sa dimension sociale crée une proximité émotionnelle et un capital de confiance que l’algorithme ne possède pas.
La fragilité réside dans le contraste : si nous ne numérisons pas ce « cœur », il risque de devenir un musée analogique isolé du reste du monde. La force de la radio congolaise demeure son ancrage communautaire, là où internet et l’électricité font encore défaut.
La Rd-Congo compte l’un des réseaux de radios communautaires les plus denses d’Afrique. L’intelligence artificielle représente-t-elle une opportunité réelle de modernisation ou un risque d’exclusion numérique accrue ?
C’est une arme à double tranchant. L’IA constitue une opportunité réelle : elle peut réduire jusqu’à 50 % certains coûts de production (traduction, transcription, archivage…).
Mais sans investissements structurés, elle accentuera le fossé entre médias urbains connectés et les quelques 600 radios rurales déjà fragilisées par une crise structurelle.

Dans un contexte marqué par la faiblesse des infrastructures (électricité, connectivité, financement), de quelle IA parle-t-on concrètement pour les 145 territoires du pays ?
Il ne s’agit pas d’une IA générative gourmande en bande passante, mais d’une IA assistante et non dominante.
Une IA de service, adaptée à la précarité énergétique : outils de traduction multilingue automatique, archivage intelligent, optimisation des grilles, aide à la documentation. Bref, des solutions concrètes pour soutenir le travail quotidien des stations.
Vous évoquez le danger d’« infocalypse » et de deepfakes sonores. Comment les radios communautaires et autres peuvent-elles rester des remparts crédibles contre la désinformation ?
La radio communautaire demeure l’ultime vérificateur. Quand les réseaux sociaux saturent l’espace de rumeurs, l’auditeur se tourne vers la voix familière de l’animateur pour authentifier l’information. Le rempart repose sur une éthique rigoureuse et sur la mise en place d’unités de fact-checking assistées par IA dans chaque rédaction.
Comment préserver la proximité humaine tout en intégrant des outils d’automatisation et d’analyse de données ?
La confiance repose sur l’humain : l’auditeur croise son journaliste au marché ou à l’église.
L’IA doit devenir un levier de créativité et d’inclusion, jamais un substitut. Les données doivent servir à mieux comprendre les besoins des 44 % d’auditeurs nationaux, tout en conservant « le parfum de la terre et l’accent du terroir » dans la voix.

Vous proposez un Fonds national pour l’innovation radio. Quel modèle économique durable pourrait soutenir cette transition ?
La crise actuelle n’est pas technologique, elle est économique. Il faut passer d’une économie de subvention à une économie de service et d’impact, fondée sur un mix public-privé-communautaire.
Le Fonds national pour l’innovation radio doit agir comme levier de co-investissement, structuré autour de trois axes :
– Redevance numérique redistribuée ;
– Monétisation de la proximité ;
– Incubateurs « Radio 2.0 ».
Que signifierait concrètement pour la Rd-Congo l’acquisition d’une véritable souveraineté radio-numérique ?
La « colonisation informationnelle » constitue le risque majeur de cette décennie. Si nous consommons exclusivement des IA conçues ailleurs, nos récits seront filtrés par des prismes culturels étrangers. La souveraineté radio-numérique signifie devenir architecte de notre propre écosystème informationnel.
Elle repose sur trois piliers pour l’horizon 2026–2030 :
- Souveraineté linguistique : développer des modèles entraînés sur le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba, capables de saisir nos nuances culturelles ;
- Souveraineté des données (Data-Radio) : héberger et analyser localement les données sociales produites par nos radios, afin d’éviter leur exploitation externe ;
- Souveraineté du récit : faire de l’IA un assistant qui amplifie la voix du Congo profond, au lieu d’un maître qui dicte l’agenda.
Car, au fond, posséder les outils qui traitent notre information, c’est protéger l’armure démocratique de la RDC.
CINARDO KIVUILA