La RDC : Laboratoire où se forge le français de demain… (Tribune du Professeur Casyraguy Kazadi) 

Lors d’un déplacement consacré à la francophonie et à l’inauguration du nouveau campus de l’Université Senghor à Alexandrie (Égypte), le samedi 9 mai dernier, le Président français Emmanuel Macron a déclaré : « L’épicentre du français se trouve aujourd’hui dans le bassin du fleuve Congo, et non sur les quais de Seine, car c’est là qu’il y a le plus de locuteurs ». 

Les réactions à cette déclaration, pour le moins surprenante, ne se sont pas fait attendre. Parmi les plus retentissantes figure celle du ministre de la Communication et des Médias, porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya. Sur X, il a tweeté : « La RDC : Laboratoire où se forge le français de demain… (Tribune du Professeur Casyraguy Kazadi) ». 

Les propos du Président français et ceux du porte-parole du gouvernement congolais sont-ils scientifiquement fondés ? Loin de tout débat partisan ou de velléité politique, nous proposons, à travers ce billet, un éclairage sociolinguistique pour apporter des éléments de réponse à cette question qui défraie la chronique sur Eventsrdc.com 

• L’épicentre du français : de quoi parlent exactement le Président français et le ministre Muyaya ?

• Le bassin du fleuve Congo et les quais de la Seine : rapprochements et tensions socioculturels.

• Le « Frangolais » ou le français du Congo : représente-t-il l’avenir de la langue française ?

1. L’épicentre du français : de quoi parlent le Président français et le ministre Muyaya ?

D’un point de vue sociolinguistique, la notion d’« épicentre » déplace le curseur de la légitimité historique (la France comme « source ») vers la réalité démographique et socioculturelle (l’Afrique comme principal espace de croissance). Lorsque Emmanuel Macron et Patrick Muyaya utilisent ce substantif, ils renvoient implicitement à ce que le sociolinguiste Joshua Fishman (1991) appelait la « vitalité ethnolinguistique » d’une communauté : une langue survit et rayonne lorsqu’elle est portée par une masse sociale active, jeune et culturellement dynamique.

Le basculement démographique

Selon l’Observatoire de la langue française, plus de 60 % des francophones vivent aujourd’hui sur le continent africain. En affirmant que l’épicentre du français n’est plus uniquement « sur les quais de Seine », on reconnaît que la norme de référence pourrait, à terme, ne plus être exclusivement dictée par les institutions françaises, mais aussi par l’usage quotidien des locuteurs de Kinshasa, Brazzaville, Abidjan ou Dakar.

Cette idée rejoint les travaux du linguiste Louis-Jean Calvet (1999), qui décrit les langues comme des systèmes en mouvement, organisés autour de rapports de force démographiques, économiques et symboliques. Pour Calvet, une langue mondiale ne peut rester figée dans un seul centre normatif lorsque ses principaux locuteurs vivent ailleurs.

La pluricentricité de la langue

Scientifiquement, le français tend désormais vers une langue pluricentrique. Cela signifie qu’il existe plusieurs pôles de normes, de prestige et d’innovation linguistique. Cette approche a notamment été développée par William Labov (1966), dont les travaux ont montré que les usages populaires et urbains façonnent progressivement les normes reconnues.

Le ministre Muyaya, en évoquant le poids démographique de la RDC, souligne ainsi que la puissance culturelle d’une langue dépend de sa masse critique de locuteurs actifs. Dans cette logique, Kinshasa n’est plus seulement une périphérie francophone : elle devient un centre de production linguistique.

2. Le bassin du fleuve Congo et les quais de la Seine : rapprochements et tensions socioculturels

Cette opposition spatiale illustre la tension entre un français central – institutionnel, normatif – et des français périphériques – appropriés, réinventés, hybridés -.

Le complexe de la langue « importée »

Historiquement, le français dans le bassin du Congo relevait d’une situation de diglossie, analysée selon le modèle du sociolinguiste Charles A. Ferguson (1959) : une langue « haute » (H), celle de l’administration et de l’école, coexistait avec des langues nationales comme le lingala, le swahili, le kikongo ou le tshiluba, perçues comme langues « basses » (L).

Au fil du temps, cette hiérarchie s’est effritée progressivement. Le français n’est plus seulement une langue scolaire ou administrative. Il est devenu une langue véhiculaire, une langue de sociabilité urbaine et sous certains égards, une langue maternelle d’une frange de la jeunesse congolaise. Les travaux de Pierre Bourdieu (1982) sur le « marché linguistique » éclairent cette évolution : une langue acquiert de la valeur lorsqu’elle permet l’intégration sociale, économique et symbolique. 

En RDC, le français est désormais réapproprié localement et non plus uniquement imposé verticalement.

La déterritorialisation du français

Le rapprochement évoqué par Macron peut être interprété comme une tentative de décolonialisme linguistique : reconnaître que le français n’appartient plus exclusivement à la France. Cette idée rejoint les analyses d’Achille Mbembe (2010) sur les circulations culturelles postcoloniales et la déterritorialisation des identités.

Cependant, une tension demeure. Les locuteurs africains revendiquent souvent le droit de transformer, métisser et « africaniser » le français pour l’adapter à leurs réalités sociales. 

En face, le pôle parisien conserve parfois un réflexe de purisme linguistique, hérité d’une longue tradition normative incarnée par l’Académie française. Cette tension entre norme et usage est au cœur même de la sociolinguistique moderne.

3. Le « Frangolais » : avenir de la langue française ?

Le terme « Frangolais » — contraction de français et congolais — dépasse le cadre du simple argot urbain. Loin d’être une formule convenue visant à soutenir cette démonstration, il relève d’un phénomène de bilinguisme dynamique et de code-switching massif. Cette pratique a été abondamment étudiée par John J. Gumperz (1982), pour qui l’alternance codique constitue une véritable stratégie identitaire et sociale.

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L’hybridation comme moteur linguistique

En sociolinguistique, l’innovation vient rarement des centres conservateurs ; elle émerge surtout dans les zones de contact entre langues et cultures. Kinshasa, avec sa créativité lexicale, musicale et urbaine, injecte une vitalité nouvelle dans le français. Le linguiste Mikhaïl Bakhtine (1978) parlait déjà de l’hétéroglossie : une langue vit par la multiplicité des voix sociales qui la traversent.

Ce phénomène correspond également à ce que les linguistes appellent la vernacularisation : le français cesse d’être une langue extérieure pour devenir une langue de terroir africain, modelée par les imaginaires locaux.

Un destin mondial ?

Si une part considérable des francophones de demain sera africaine — et notamment congolaise — le français standard sera inévitablement influencé par les structures syntaxiques, rythmiques et sémantiques des langues bantoues. Le linguiste Ngũgĩ wa Thiong’o (1986) rappelait que toute langue transportée hors de son espace d’origine finit par être recréée par ceux qui se l’approprient.

L’avenir du français ne sera donc probablement pas une simple reproduction du modèle classique de Molière, mais une langue mondiale hybride, plurielle et polycentrique, capable d’exprimer des réalités sociales que les « quais de Seine » ne suffisent plus à représenter seuls.

En définitive, les propos d’Emmanuel Macron et de Patrick Muyaya s’avèrent sociolinguistiquement fondés si l’on considère, à l’instar de Joshua Fishman ou Louis-Jean Calvet, que la survie d’une langue dépend moins de sa conservation institutionnelle que de son usage social réel.

Dans cette perspective, la RDC n’est pas seulement le plus grand espace francophone par le nombre de locuteurs ; elle peut être considérée comme l’un des principaux laboratoires où se forge déjà le français du XXIIe siècle : un français africain, urbain, métissé et profondément mondial.

Professeur CASYRAGUY KAZADI MBWEBWE