Quand les hommes se paient la mémoire, il ne reste plus rien sinon la décadence. Dans ce vide profond qui ruine notre société, la barbarie assassine nos livres. À Kinshasa, cette décapitation culturelle et intellectuelle confirme une grande déchéance morale.
Dans une vidéo devenue virale, un bouquiniste exprime sa grande frustration après une scène choquante. Derrière lui, des cendres et une épaisse fumée blanche qui se propage après un geste violent des bâtisseurs du Service national qui ont incendié une myriade de livres. « Ils ont brûlé mes 4 sacs de livres. On ne brûle jamais des livres. S’ils ne veulent pas que nous vendions ici, qu’ils nous trouvent un autre endroit populaire », dit-il dépité.

Depuis plus de 10 ans, l’homme vend des livres d’occasion sur les troittoirs de pont Cabu dans la commune de Kasa-Vubu. Cette librairie de rue permet aux bibliophiles de se procurer des livres d’occasion pas chers.
Cet acte barbare symbolise un danger pour l’apprentissage et la transmission. Mais le silence des élites ne reste pas exempt de tout reproche face à une culture de l’inculture d’un peuple non préparé à préserver la mémoire.
Après la cruauté, une levée de boucliers
Une dérive qui soulève ire et indignation dans la communauté intellectuelle et culturelle rd-congolaise. “Là où l’on brûle des livres, on brûlera bientôt des hommes” écrivait le poète Heinrich Heine au 18ème siècle. Cet acte cruel comparable à un crime de guerre nazi permet pourtant de redouter un avenir sombre marqué par l’indifférence d’une génération qui perd ses repères.
Depuis l’autadafé de 1933 par le régime nazi brûlant 25 000 livres d’auteurs juifs et marxistes, la bêtise a toujours insisté dans cette décadence. Ce geste d’une violence crapuleuse ne cesse pourtant de révolter. À Kinshasa, après l’incendie de plusieurs tonnes de livres, par les bâtisseurs du Service national dans le cadre d’assainissement de la capitale, des voix du secteur culturel se sont immédiatement élevées.
« C’est gravissime ! On n’a pas de chance visiblement. Ceci devrait choquer/ indigner tous les intellos de ce pays! Une marche de protestation pourrait même s’en suivre », écrit l’écrivain Richard Ali sur ses pages sociales.

« Brûler des livres, c’est brûler le savoir. C’est porter atteinte à la connaissance, cette lumière qui guide l’humanité depuis des millénaires et qui demeure le fondement de toute civilisation. Aucune opération d’assainissement, aussi légitime soit-elle, ne devrait se transformer en une atteinte au patrimoine intellectuel et culturel de notre peuple », s’indigne pour sa part l’auteur et poète Hervé Ngoma contre l’acte posé par le Service national.
Face à cette sauvagerie qui n’est pas une première à Kinshasa, la dernière remontant en 2013, un memorandum a été lancé en ligne sur initiative des écrivains rd-congolais afin d’arrêter ce genre de drames, d’imposer une culture du livre et de refonder sa politique nationale.
CHADRACK MPERENG