Siméon Salumu : « Qui mieux que nous pour raconter la surdité ? » (Interview)

Devenu sourd à l’âge de trois ans, Siméon Salumu a transformé l’épreuve en engagement artistique. Menuisier de formation, aujourd’hui comédien et metteur en scène, il fait du théâtre un outil de sensibilisation et de plaidoyer en faveur des personnes sourdes en RDC. Coordonnateur adjoint du CPPS et directeur artistique adjoint de la Compagnie Mabin’a Maboko, il plaide pour une culture inclusive où les sourds et les entendants partagent la même scène, dans le respect et la dignité.

« Mon premier métier est celui de menuisier. Par la suite, j’ai appris le théâtre et je suis aujourd’hui artiste comédien. Je pratique à la fois le théâtre classique et le théâtre de sensibilisation, afin d’alerter nos populations sur les problématiques qui les concernent. J’ai également appris la mise en scène et je m’essaie aussi à la danse », nous a-t-il confié à coeur ouvert.

Vous évoluez à la croisée de la sensibilisation des sourds et de la création artistique. Comment ces deux univers se rencontrent-ils et s’enrichissent-ils dans votre parcours personnel et professionnel ?

En tant qu’artiste sourd parmi les premiers comédiens sourds de la RDC, nous étions obligés de faire du théâtre sur planche, donc en salle, mais aussi du théâtre de sensibilisation.

Avant la création de notre troupe, la compagnie Mabin’a Maboko, mes frères et sœurs sourds ne pouvaient pas accéder aux spectacles au Centre Wallonie-Bruxelles, au Théâtre des Intrigants ou à l’Institut Français de Kinshasa, car ils n’étaient pas proposés en langue des signes. En faisant du théâtre classique, nous avons brisé cette barrière.

Quant au théâtre de sensibilisation, il s’inscrit dans la même dynamique, avec une dimension supplémentaire : qui mieux que nous, personnes sourdes, peut sensibiliser les autres sourds, les autorités et la population sur nos droits ?

À travers nos créations, nous exprimons dans notre langue, avec notre corps, ce que nous ressentons lorsque l’on se moque de nous dans la rue ou lorsque nous allons à l’hôpital sans interprète. Un entendant qui ne vit pas cette réalité ne peut pas la jouer mieux que nous.

En pratiquant ces deux formes de théâtre, nous gagnons en complétude. Et même dans la sensibilisation, nous intégrons parfois des techniques du théâtre classique pour démontrer que nous maîtrisons également ce théâtre parfois qualifié d’« élitiste ».

En tant que coordonnateur adjoint du Centre de production des programmes et supports de sensibilisation des Sourds – CPPS -, quelles sont vos principales missions et les défis majeurs que vous rencontrez ?

Je suis la deuxième personnalité du CPPS, ce qui est une grande fierté. Ma mission consiste à soutenir le coordonnateur dans l’accomplissement des objectifs fixés par l’organisation et son conseil d’administration.

Le CPPS travaille principalement à briser les obstacles de communication entre sourds et entendants, à valoriser les artistes sourds en particulier et les artistes en situation de handicap en général. Nous menons également des actions de sensibilisation sur les droits humains, la santé sexuelle et reproductive, le VIH/Sida, le paludisme, la protection de l’environnement, entre autres.

Les défis restent nombreux : les préjugés envers les personnes handicapées, le manque de confiance de certains espaces culturels ou promoteurs, les inégalités de traitement notamment lorsqu’on nous propose des cachets inférieurs à ceux des troupes entendantes. Pourtant, sur scène, nous prouvons que nous sommes des artistes à part entière. Le principal défi demeure cependant financier.

La communication inclusive reste marginale. Quels leviers doivent être activés pour mieux intégrer les personnes sourdes dans les politiques culturelles, éducatives et médiatiques ?

Il faut soutenir et accompagner les structures qui promeuvent l’inclusion culturelle. Des organisations comme le CPPS disposent de l’expertise nécessaire pour adapter les contenus en langue des signes et jouissent d’une réelle crédibilité.

L’an dernier, avec l’Unesco RDC, nous avons organisé un atelier sur la valorisation de l’offre artistique et culturelle inclusive. Avec d’autres organisations représentant les personnes à mobilité réduite, aveugles, albinos et autres, nous avons réfléchi à des stratégies pour améliorer l’accessibilité culturelle. Les recommandations existent. Il appartient désormais aux autorités de les concrétiser.

Au sein de la Compagnie Mabin’a Maboko, quel est votre rôle en tant que directeur artistique adjoint ?

Mon rôle est d’orienter les experts entendants qui collaborent avec nous, afin qu’ils comprennent la communauté sourde, les subtilités de la langue des signes et la méthodologie adaptée à la mise en scène de nos spectacles.

Je travaille en étroite collaboration avec notre directrice artistique, qui est également sourde.

L’art peut-il être un véritable outil de plaidoyer et de changement de regard sur la surdité ?

L’art valorise les artistes en situation de handicap et constitue une source de revenus pour nos familles. Sans lui, je n’aurais jamais imaginé prendre l’avion pour représenter la RDC en Tunisie.

J’ai eu l’opportunité de collaborer avec de grandes figures du théâtre comme Nzey Van Musala (INA), Annie Biasi Biasi, Doudou Nzio ou encore André Saint-Pierre du Canada.

Parmi les projets marquants, la création d’une pièce sur Helen Keller m’a profondément touché. J’espère que nous pourrons un jour finaliser ce travail.

Comment créez-vous une synergie entre artistes sourds et entendants ?

Depuis sa création en 2009, le CPPS réunit sourds et entendants sur une même scène. Chacun s’exprime dans sa langue, dans le respect, l’harmonie et le professionnalisme.

Notre fondateur, Freddy Mata, nous a inculqués l’égalité de traitement. La discrimination n’a pas sa place dans Mabin’a Maboko.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la place des personnes sourdes dans le paysage culturel rd-congolais ?

Nous appartenons à la première génération des artistes sourds de théâtre en RDC. Notre pays figure parmi les pionniers du continent.

Les talents sont là, mais les opportunités restent limitées. Il faut davantage de formations et de perspectives pour assurer la relève.

Quels sont vos projets et quel message adressez-vous aux jeunes vivant avec un handicap ?

Un nouveau projet de sensibilisation sera bientôt lancé. Pour le théâtre classique, aucun projet spécifique n’est encore arrêté.

Aux jeunes artistes en situation de handicap, je dis : ne perdez pas espoir. Formez-vous, aimez votre art et restez disciplinés.

CINARDO KIVUILA